Il y a une ironie savoureuse à observer notre époque. Nous avons consacré des sommes colossales et des années de recherche à apprendre aux machines à mentir de façon convaincante — à générer des visages qui n'ont jamais respiré, des scènes qui ne se sont jamais produites, des voix appartenant à des gens qui n'ont jamais prononcé ces mots. Et voilà qu'aujourd'hui, prises de vertige devant notre propre virtuosité, nous dépensons à nouveau des trésors d'ingéniosité pour réapprendre à distinguer le vrai du faux. C'est un peu comme si l'humanité avait passé des années à fabriquer un incendie de plus en plus performant, avant de se souvenir, penaude, qu'il faudrait peut-être aussi inventer les pompiers.
Or, dans cette course entre le feu et l'eau, il existe un outil qui a eu la bonne idée de prendre de l'avance. ProofMode n'a pas attendu le raz-de-marée de l'IA générative pour se préoccuper de la vérité des images. Il s'y intéressait déjà quand la principale menace n'était pas un modèle de diffusion, mais un gouvernement niant l'évidence.
Aux origines : prouver l'indéniable
Remontons en 2017. ProofMode voit le jour de la collaboration entre deux organisations qui ne font pas dans le gadget : le Guardian Project, collectif de développeurs spécialisé dans les logiciels libres de sécurité et de confidentialité, et WITNESS, une organisation internationale qui aide les militants des droits humains à documenter les exactions par la vidéo[1]. L'application est publiée sur le Google Play Store le 24 février 2017[1].
Le contexte de sa création dit tout de sa raison d'être. À cette époque, les vidéos d'attaques chimiques en Syrie affluent en ligne, et se heurtent immédiatement à un mur : comment prouver qu'elles sont authentiques ? Le régime syrien et ses alliés dénoncent des mises en scène ; les organisations comme le Syrian Archive doivent vérifier chaque image à la main, en comparant des reliefs de montagnes sur Google Earth ou en analysant les accents régionaux[1]. Un travail de titan, mené a posteriori, sur des fichiers bruts dépouillés de tout contexte. L'idée de ProofMode est de renverser le problème : et si la preuve était fabriquée au moment même de la capture, plutôt que reconstituée péniblement des mois plus tard ?
Là où d'autres cherchaient à démasquer les faux après coup, ProofMode a choisi le pari inverse et bien plus élégant : équiper la vérité d'une armure dès sa naissance. Une photo prise avec l'application ne se contente pas d'exister ; elle vient au monde accompagnée de son certificat de naissance.
Comment ça marche, sans jargon
Le fonctionnement de ProofMode repose sur des principes cryptographiques éprouvés, mais l'idée générale est simple à saisir. Au moment où vous prenez une photo, l'application accomplit discrètement trois choses.
Elle capture le contexte
Un instantané des données de capteurs est enregistré : horodatage précis, coordonnées GPS (si activées), type de réseau, informations sur l'appareil. Autant d'indices qui situent l'image dans le temps et l'espace.[1]
Elle scelle le fichier
Un « hachage » SHA256 — une empreinte numérique unique — est calculé. La moindre modification ultérieure de l'image, même d'un seul pixel, change cette empreinte et trahit l'altération.[1]
Elle signe l'ensemble
Une signature cryptographique, liée à l'appareil, atteste à la fois de l'intégrité du fichier et de son origine. On ne prouve plus seulement que l'image n'a pas bougé, mais aussi d'où elle vient.[1]
L'ensemble de ces éléments — l'image, ses métadonnées et ses signatures — forme un « paquet de preuve » que l'on peut partager, en totalité ou en partie. Détail pensé pour le terrain : l'application fonctionne même sans connexion internet, et peut résumer la preuve en une simple chaîne de caractères transmissible par SMS, précieux là où le réseau manque[1]. Le tout dans une application légère de quelques mégaoctets, quasiment sans interface, qui se greffe sur l'appareil photo existant[1].
Pourquoi c'est devenu vital
En 2017, ProofMode répondait à un besoin réel mais circonscrit : celui des journalistes et des défenseurs des droits humains. Huit ans plus tard, ce besoin a débordé de son cadre pour devenir une préoccupation universelle. La raison tient en trois lettres devenues omniprésentes : l'IA.
Le problème a changé de nature. Hier, le défi était de prouver qu'une image authentique n'avait pas été trafiquée. Aujourd'hui, il faut composer avec un renversement plus radical : n'importe qui peut produire une image entièrement synthétique, sans le moindre référent dans le réel, et suffisamment crédible pour tromper l'œil le plus averti. Le soupçon ne pèse plus sur quelques images sensibles ; il contamine potentiellement toutes les images. Et quand tout peut être faux, une chose devient soudain rare et précieuse : la capacité de démontrer que quelque chose est vrai.
C'est ici que l'approche de ProofMode révèle toute sa pertinence, et qu'apparaît une distinction essentielle. Il existe deux grandes familles de réponses au déluge d'images synthétiques. La première consiste à détecter le faux : entraîner des systèmes à repérer les artefacts des images générées. Course perpétuelle et perdue d'avance, car chaque détecteur pousse les générateurs à s'améliorer, dans une escalade sans fin. La seconde consiste à établir la provenance : attacher à une image authentique une preuve vérifiable de son origine[2]. ProofMode appartient résolument à cette seconde école — la seule, selon un nombre croissant d'experts, qui ne soit pas condamnée à courir éternellement derrière son adversaire.
Presque n'importe qui peut désormais créer des photos, des vidéos et des fichiers audio réalistes. Les Content Credentials apportent la transparence sur l'origine des médias.
L'enjeu n'est plus de démasquer chaque faux, mais de rendre le vrai vérifiable.
Les usages, du reste, débordent largement le journalisme d'investigation. Documenter l'état d'un logement lors d'un état des lieux, constituer un dossier d'assurance après un sinistre, attester d'une livraison, prouver la réalité d'un chantier, sécuriser une preuve juridique : partout où une image doit pouvoir résister à la contestation, une preuve d'authenticité fabriquée à la source vaut désormais de l'or[1]. Ce qui était un outil de niche pour situations extrêmes devient un réflexe de bon sens pour le quotidien.
Où en est le projet aujourd'hui ?
Loin d'être un logiciel figé abandonné à son sort, ProofMode a considérablement mûri. Le projet, toujours libre et open source, reste auditable par quiconque — gage de confiance essentiel pour un outil dont la crédibilité repose précisément sur sa transparence[4].
L'évolution la plus significative est le ralliement de ProofMode au standard C2PA (Coalition for Content Provenance and Authenticity) et à ses « Content Credentials »[5]. Ce standard ouvert, soutenu par des acteurs majeurs de la tech et des médias, définit une manière commune d'attacher à un fichier son historique de provenance. En s'y conformant — via une bibliothèque baptisée sobrement « Simple C2PA » destinée à équiper facilement d'autres applications[6] — ProofMode cesse d'être un dialecte isolé pour parler la langue universelle de l'authenticité numérique. Une image signée par ProofMode peut ainsi être vérifiée par les outils standards du secteur, et inversement.
Côté développement, le projet continue d'avancer concrètement. L'application Android a franchi le cap de la version 3, avec l'intégration d'une signature « dans le cloud » via un composant nommé ProofSign, qui renforce et fluidifie le processus[4]. L'écosystème s'est étoffé d'un outil de vérification — ProofCheck, ou ProofMode Verify — capable d'inspecter n'importe quel fichier et d'en analyser un large éventail de métadonnées, qu'elles soient au format C2PA, IPTC ou EXIF[7]. L'équipe propose même désormais des formations et des services d'intégration aux organisations souhaitant l'adopter[7].
Une lucidité de rigueur
Il serait malhonnête de présenter ProofMode comme une baguette magique. Aucun outil de provenance ne prouve que ce que montre une image est vrai — il prouve que l'image n'a pas été altérée depuis sa capture et qu'elle vient bien d'un appareil donné. On peut toujours photographier avec ProofMode un écran affichant une fausse image : la preuve attestera fidèlement… d'une capture fidèle d'un faux.
De même, la provenance ne vaut que si l'on fait confiance au dispositif de capture et à la chaîne qui l'entoure. ProofMode n'élimine donc pas le besoin de discernement humain. Il l'outille, il le renforce, il lui donne des points d'appui vérifiables — mais il ne le remplace pas. La technologie fournit des indices solides ; le jugement, lui, reste irremplaçable.
Réapprendre à faire confiance
Découvrir ProofMode
ProofMode est un projet libre et open source. L'application, l'outil de vérification, la documentation technique et les ressources pour développeurs sont accessibles gratuitement sur le site officiel.
Ce que raconte ProofMode dépasse, au fond, la seule question technique. C'est l'histoire d'un basculement culturel. Nous entrons dans un monde où la confiance ne pourra plus être accordée par défaut à ce que nous voyons, mais devra se construire, se documenter, se vérifier. Un monde où l'authenticité, loin d'aller de soi, deviendra une valeur qu'il faudra activement protéger — comme on protège aujourd'hui un mot de passe ou une signature.
Il y a quelque chose de vertigineux, et pas totalement rassurant, à devoir désormais prouver que le réel est réel. Mais il y a aussi, dans des outils comme ProofMode, une forme d'espoir tranquille : celui d'une technologie mise au service non pas de l'illusion, mais de la vérité. Face aux machines qui apprennent à mentir toujours mieux, quelques développeurs obstinés ont décidé, dès 2017, d'apprendre aux images à dire la vérité — et à le prouver. Dans le grand vacarme de l'ère générative, c'est une petite musique qui mérite d'être entendue.
Quand tout peut être fabriqué, la chose la plus rare devient la preuve du réel.
Comprendre ces enjeux avec RHODANIA HUB
La provenance des médias, la détection des contenus synthétiques, l'esprit critique face aux images : ces compétences ne relèvent plus de la seule sphère des experts. Elles deviennent essentielles pour tout professionnel amené à produire, partager ou vérifier de l'information. C'est précisément ce que RHODANIA HUB s'attache à transmettre à travers ses formations à l'esprit critique et à la vérification de l'information à l'ère de l'IA.
Notes & références
- Muira McCammon & WITNESS, « Set your phone to ProofMode », WITNESS Blog, avril 2017. blog.witness.org. L'article détaille la genèse de ProofMode (collaboration WITNESS / Guardian Project), sa publication sur le Google Play Store le 24 février 2017, le contexte de vérification des exactions en Syrie, ainsi que le fonctionnement technique (données de capteurs, hachage SHA256, signature par clé publique, fonctionnement hors ligne et partage par SMS) et les usages courants envisagés. ↩
- Sur la distinction entre détection des deepfakes et établissement de la provenance, voir « C2PA vs Deepfake Detection: Key Differences in Media Authenticity », Paladin Technologies, 2025. paladintech.ai. Voir aussi « Synthetic Media Policy: Provenance and Authentication », Tech Policy Press, 2025. ↩
- Content Authenticity Initiative, « How it works ». contentauthenticity.org. La citation reformule la présentation de l'initiative sur la capacité, désormais généralisée, à créer des médias synthétiques réalistes et sur le rôle des Content Credentials. La seconde ligne est une synthèse éditoriale de l'approche « provenance plutôt que détection ». ↩
- Dépôt officiel et notes de version de ProofMode, Guardian Project, GitHub. github.com/guardianproject/proofmode. Les notes de la version 3.0.3 mentionnent notamment l'intégration de ProofSign (signature C2PA dans le cloud). Le projet reste distribué en logiciel libre et open source, auditable par des tiers. ↩
- « Proofmode and C2PA », Guardian Project. guardianproject.info/code/c2pa. ProofMode est développé conjointement par le Guardian Project, WITNESS et Okthanks, et s'appuie sur le standard C2PA (Coalition for Content Provenance and Authenticity) et les Content Credentials. ↩
- « Simple C2PA for Mobile: Content Credentials To Go! », ProofMode. proofmode.org/blog/simple-c2pa. La bibliothèque « Simple C2PA » fournit des méthodes simples pour permettre à une application de caméra ou de médias d'ajouter des actions, revendications et assertions C2PA signées. ↩
- « About Proofmode » et page développeurs, ProofMode. proofmode.org/about.html. L'outil de vérification (ProofCheck / Proofmode Verify) peut inspecter tout type de fichier média et analyser un large éventail de métadonnées (C2PA, IPTC, EXIF). L'équipe propose également des formations de groupe et des services d'intégration aux organisations. ↩